Le Figaro, n 17632 Mercredi 18 avril 2001, p. 14, 15

DEBATS ET OPINIONS

POLITIQUE. Notre série sur le véritable bilan des élections municipales et cantonales
Alain Touraine : " Le gouvernement a un déficit au centre "

Joseph MACE-SCARON, Alexis LACROIX

Le sociologue Alain Touraine a toujours lié ses recherches théoriques à l'intervention sociale. Après l'étude des mouvements sociaux post-industriels, on lui doit, depuis une dizaine d'années, une sociologie systématique de notre modernité tardive. De Critique de la modernité à Pourrons-nous vivre ensemble ? (Fayard), Alain Touraine interroge, sur les traces de Habermas, l'" espace public ", et réfléchit à la place de l'" acteur social " à une époque où les identités fusionnent dangereusement avec le grand marché mondial. Ce déchiffreur du phénomène " bobo " analyse ici la situation de la " gauche plurielle ", confrontée à un paysage électoral en mouvement.

LE FIGARO. Certains commentateurs politiques se sont demandé si la gauche n'est pas en train de " perdre le peuple ". Qu'en pensez-vous ?

Alain TOURAINE. Il me semble que de telles " lectures " du scrutin, qu'on a beaucoup entendues récemment, témoignent du désir, peut-être inconscient, de maintenir des catégories d'analyses traditionnelles qui sont largement infirmées par les faits. On a beaucoup mis en avant le phénomène " bobo ", en agitant l'hypothèse d'une " boboïsation " de l'électorat de gauche, corroborant l'idée d'une " perte du peuple " par le gouvernement. Pour plusieurs raisons, je tiens cette interprétation pour totalement fausse, d'autant que la plupart de ceux qui invoquent les milieux populaires ne savent manifestement pas de quoi ils parlent.

Il s'agirait donc d'une interprétation plaquée...

Rien n'est pire que la confusion entre catégories populaires et exclus ! Quand on s'essaie à couper le gâteau français en parts, on doit savoir de quelles parts il est constitué.

Au sommet de la pyramide électorale, vous trouvez les golden boys ou des personnes qui sont susceptibles de bénéficier de stock-options, les cadres acteurs du marché (dont le poids économique excède largement le poids électoral). Combien sont-ils ? Trois à 4 % tout au plus.

De l'autre côté, ce n'est pas le peuple que vous trouvez, c'est une catégorie hétéroclite de personnes en butte à l'exclusion, dans une très large mesure des jeunes. Le discours habituel sur les jeunes des banlieues, sur le chômage des jeunes, est en fait souvent approximatif parce qu'il ne prend pas en compte l'étendue des exclusions dans la société française. Si je reprends les chiffres très vagues qu'on cite habituellement, c'est environ 15 % de la population qui se sentent ainsi mis sur la touche. Le comportement électoral de cette fraction de la population française est à l'image de son sentiment d'abandon social : largués, ils larguent à leur tour. C'est une évidence : l'exclusion détourne de toute forme d'engagement citoyen et décourage la participation. Comment, en effet, demander à quelqu'un qui est exclu de participer ?

Ainsi, la gauche se trouve grosso modo privée de l'appui électoral de citoyens qui, s'ils avaient été des ouvriers, des employés, lui auraient vraisemblablement accordé leurs suffrages.

Mais, une fois que vous avez enlevé les 15 % d'exclus et les 3 à 5 % d'ultraprivilégiés, il apparaît que, au total, la société française échappe aux interprétations anciennes : aujourd'hui, la société française contient une proportion très importante de gens pourvus d'un haut niveau d'éducation qui, en participant à la modernité, donnent une importance croissante aux aspects qualitatifs de la vie, notamment à l'environnement ou à tout ce qui touche plus largement à la consommation.

Cela signifie-t-il que les lignes de fracture de la société française sont désormais moins économico-politiques et davantage culturalo-sociales ?

Ce qui me frappe, à la lumière des dernières élections, c'est qu'on assiste à l'émergence de catégories dont je parlais plus haut. Des catégories qui, dans leurs choix, sont davantage tributaires d'une logique culturalo-sociale que d'une logique économico-politique. Aussi, la " percée " des " bobos " ne doit-elle pas être interprétée comme une perte du peuple par la gauche, mais comme la transformation d'une majorité de la société. Il y a vingt ans, les catégories " dépendantes " étaient largement majoritaires, aujourd'hui, les catégories " participantes " ou " participantes critiques " sont prépondérantes. Quand, au Parti socialiste et au Parti communiste, on conclut qu'il faut accomplir un virage à gauche, on s'obstine aveuglément à refuser de tirer les vrais enseignements du scrutin.

La stratégie de Lionel Jospin de " pondération " est-elle bouleversée ?

En fait, l'histoire récente de la France est à la fois celle de la réussite et celle d'un relatif échec du premier ministre qui, quoi qu'il en pense, accompagne, muni d'un cadre de pensée et d'interprétation très traditionnel, la transformation de la société française. Cette transformation dépend d'ailleurs moins de ses impulsions que des transformations objectives de l'action et des acteurs. Jospin a évolué sous l'influence de deux facteurs : le premier est son épouse ; le deuxième est la situation de la France. Sylviane Agacinski représente tout à fait cette France moderne, pour laquelle la grille de lecture politico-économique compte moins que la grille culturalo-sociale.

Dissimulé par l'antienne sur la gauche qui perdrait le peuple, le vrai problème reste celui d'une France qui bascule vers l'avenir, alors que le trio politique que représente la gauche plurielle repose encore sur l'apport des voix du Parti communiste. Un parti qui n'a plus aucune raison d'être, sinon celle de la vitesse acquise, qui lui permet de rester, malgré ses revers électoraux, une force d'appoint. Quant à l'alliance avec les Verts, elle s'impose pratiquement, mais s'avère politiquement difficile. Les Verts sont " ingérables " : on ne sait jamais si, le lendemain, on aura affaire aux mêmes leaders et Daniel Cohn-Bendit, pour l'heure, est en marge.

Alertée et décontenancée par cette mutation profonde, la vieille gauche traditionnelle appelle " bobos " pourquoi pas " gauche caviar " pendant qu'on y est ? l'ensemble des citoyens qui pilotent la modernisation, mais ce genre d'expression commode dissimule une transformation plus décisive !

Dans cette nouvelle configuration sociologique, qu'est-ce qui fait la spécificité de la gauche ?

Pour la gauche, il n'est pas bien difficile de se distinguer de la droite, cette dernière n'ayant pas de programme et d'existence, dominée qu'elle est par la confusion la plus totale. Comparée à la droite, la gauche bénéficie évidemment d'une situation électorale bien meilleure, même si elle n'en récolte pas forcément des retombées immédiates. Du point de vue de la production d'idées de même qu'en ce qui concerne la généralisation de la protection sociale et la politique en faveur de l'embauche des jeunes, le bilan de Jospin est un des meilleurs d'Europe.

En fait, au-delà du clivage droite-gauche, le problème qui se pose à la France comme à tous les pays occidentaux, et qui constitue un grand défi pour le gouvernement actuel, est de remettre le Welfare State au service des plus pauvres. Or le PS est constitué d'une base de classes moyennes plutôt privilégiées qui ont fait grève il y a deux semaines pour avoir la retraite à 55 ans, ce qui m'apparaît choquant. Pendant ce temps-là, les exclus sont délaissés. Or, à terme, est-il envisageable que 15 % des gens soient laissés hors du jeu politique, sans que se produise une réaction sociale ? Bien sûr, quand les exclus commettent un délit, vous pouvez les mettre en prison, à l'américaine, mais cette solution s'avère évidemment superficielle.

La question sociale ne modèle-t-elle pas profondément les nouvelles conditions de la sociologie électorale française ?

L'évolution importante de la société française n'est pas telle qu'elle entraînerait des conséquences politiques et électorales fondamentales. En fait, la France est devenue moderne en conservant une idéologie archaïque, ce qui lui a permis d'amortir le choc des ruptures. Comme l'expliquait récemment Jérôme Jaffré, nous sommes entrés dans une période où la transformation de la société française n'est plus occultée par l'idéologie des années 90 et par la folie d'une " pensée unique " tenant, avec masochisme, la mondialisation pour un processus inéluctable qui paralyserait les initiatives des acteurs. Dans cette conjoncture nouvelle, la société française reprend confiance en elle-même et la fameuse exception française ou le préjugé selon lequel " les Français sont à la traîne " se révèlent pour ce qu'ils sont : une ineptie. Les Français ne sont pas spécialement à la traîne, ils ont d'immenses progrès à faire, mais pas plus que les Allemands ou les Anglais.

Votre lecture du scrutin est marquée par une grande sérénité...

Sur le long terme, on assiste à un processus de modernisation qui augmente toujours plus le nombre des personnes " innovatrices ", protégées par leur niveau de connaissances et d'éducation.

Cela donne-t-il les coudées franches au politique ?

En tout cas, dans la sphère politique, il apparaît d'ores et déjà qu'il n'est pas possible d'aller trop vite, comme Michel Rocard en a d'ailleurs jadis fait l'expérience. Daniel Cohn-Bendit essaie, aujourd'hui, à un autre niveau, de faire bouger les choses. Je ne sais donc pas si le politique a retrouvé les coudées franches : en son temps, Rocard a été près mais seulement près de pouvoir agir sur la société française, mais il en a été finalement empêché. Quant à Daniel Cohn-Bendit, il apparaît clairement, depuis les européennes, qu'il prône une France moderne, d'où son score important lors de ces élections, et les résultats très prometteurs des Verts aux municipales. Mais ces percées sont réversibles : elles peuvent très bien être brutalement contredites par des scrutins ultérieurs.

Les catégories innovantes qui sont plus individualistes peuvent-elles accepter l'idée même de projet ?

L'individualisme est loin d'être un concept péjoratif. Mais, comme tous les mots flous, il recèle une foule de malentendus. En fait, les catégories non dépendantes agissent en fonction d'un modèle historique inédit, moins tributaire de l'idée de progrès. Ceux qu'on appelle les " bobos " aspirent moins à un monde meilleur pour demain qu'ils ne désirent travailler pour aujourd'hui à un autre monde. C'est une autre vision des choses, qui implique des préoccupations nouvelles. Nous assistons maintenant dans tous les pays à une réapparition de la conscience politique. Ainsi, l'individualisme n'entrave pas le retour du politique, il s'accompagne en fait d'une conscience grandissante des responsabilités collectives. Quand on parle de la " perte du peuple " par la gauche, on escamote ce fait considérable : le retour en force de l'acteur social.

Ce gouvernement a-t-il donc un déficit sur sa gauche ? Rien n'est moins sûr : au risque de manier le paradoxe, je dirais plutôt qu'il a un déficit politique sur le centre. Le problème de Jospin, ce n'est pas de convaincre le peuple, mais les classes moyennes urbaines, éduquées et sous-représentées.